Facteurs sociaux de régulation des consommations : ethnologie des soirées étudiantes en appartement

En 2007, neuf étudiants bretons sur dix déclarent qu’ils consomment des boissons alcoolisées, ce qui fait de l’alcool le produit le plus répandu dans cette population. 10% d’entre eux déclarent en consommer de façon régulière, l’âge moyen d’entrée dans la consommation mensuelle d’alcool des étudiants se situant à 17 ans, comme c’est le cas chez les jeunes en général. L’ivresse demeure un comportement davantage masculin que féminin ; 51% des garçons et 25% des filles déclarent avoir été ivre au moins trois fois au cours des douze derniers mois. Un étudiant sur dix déclare rechercher exclusivement l’ivresse lors de ses consommations d’alcool. Enfin, il s’avère que la consommation solitaire d’alcool est un comportement marginal au sein de la population étudiante (3% de garçons et 1% de filles).

Derrière ces chiffres se cache donc une réalité diverse et complexe que nous avons cherché à déconstruire pour en saisir certains des mécanismes sous-jacents (ceci dans un contexte où l’alcoolisation des jeunes est de plus en plus stigmatisée en tant qu’élément de déstructuration du lien social). À cet effet, nous avons réalisé une enquête qualitative auprès de cinq groupes d’étudiants (à Rennes, mais aussi à Amiens) que nous avons suivis lors de soirées étudiantes festives en appartement. Nous nous sommes également entretenus de façon individuelle avec quelques uns d’entre eux afin de mettre en relief des trajectoires singulières. Bien sûr, nos observations ne se sont pas cantonnées aux seuls étudiants ; ces derniers ne vivant pas repliés sur eux-mêmes, la plupart des groupes que nous avons rencontrés étaient mixtes.  Leurs trajectoires festives s’inscrivent dans des espaces urbains plus larges que leurs seuls appartements. Nos questionnements traversent ainsi l’ensemble du spectre de la jeunesse. Cet article met en avant nos principaux constats.

 

Repères anthropologiques

Notre questionnement anthropologique part d’une réflexion sur la jeunesse, sa place dans la cité, ses modes de construction identitaire et ses relations avec les autres générations. On constate qu’il s’agit d’une notion floue dont les contours sont difficiles à cerner. Période de transition entre l’enfance et l’âge adulte, l’allongement de la jeunesse dans les sociétés modernes a pour conséquence l’agrégation sous ce qualificatif d’une population aux réalités extrêmement diverses et contrastées. Pour sortir de l’impasse d’un découpage des générations en fonction des âges, O. Galland [2]    propose donc de raisonner en termes de « cycle de vie ». Cependant, l’effacement des étapes qui marquaient socialement le passage d’une génération à une autre, leur décalage dans le temps, voire leur possible réversibilité rendent la situation des jeunes de plus en plus inconfortable et incertaine. Le groupe de pairs constitue alors une zone de repli qui rassure et devient un champ privilégié pour l’expérimentation de soi et de ses aptitudes sociales, dans un contexte d’allongement de la jeunesse.

La fête est également un objet de questionnement anthropologique. Si l’on oppose souvent le temps festif au temps du quotidien, on constate dans les sociétés contemporaines une généralisation, voire une banalisation de l’esprit festif [3]   , largement récupéré par les institutions de l’économie marchande et de la société de consommation. Avec V. Nahoum-Grappe [4]   , il est possible de distinguer au moins deux « moments » fondamentaux qui segmentent l’espace festif : le temps cérémoniel qui s’inscrit en prolongement du temps ordinaire dont il officialise les valeurs et les hiérarchies au travers de rituels, et le  temps carnavalesque  qui est celui de l’inversion et du retournement des valeurs, marqué par la recherche du vertige et de la démesure où l’on s’autorise ce qui n’est pas permis en temps normal, le désordre provisoire   qui s’installe n’ayant d’autre fonction que de consolider par contraste l’ordre habituel. Si ces deux modalités continuent de structurer l’être ensemble festif contemporain, la tendance est aujourd’hui à une atomisation des pratiques festives qui ne prennent plus seulement sens au travers de la mise en scène du collectif et de son devenir par lui-même, mais également dans un rapport autocentré du sujet (ou du groupe restreint) à lui-même, davantage tourné vers le présent, l’immédiateté du ressenti, la quête du divertissement et de la jouissance intime [5]   . On peut penser que la cérémonie (temps cérémoniel) s’efface au profit de la liesse (temps carnavalesque) qui se généralise mais perd de son sens, faute de codes sociaux intergénérationnels et par déficit d’apprentissage de « l’auto contrôle » [6].

Troisième angle d’attaque anthropologique, le « boire » (alcoolisé) est une activité essentielle pour l’humain, qui se distingue cependant des autres modalités de l’alimentation par son caractère non-vital, ainsi que par les effets psychotropes qu’il génère sur l’organisme [7]   . L’alcool apparaît en cela comme un puissant désinhibant, facilitant (en apparence) pour de nombreux jeunes la relation à autrui. À un boire convivial et encadré socialement, vecteur d’intégration, associé à la commensalité et au partage (le « savoir boire » [8]   ) on oppose un « boire anomique » [9]   , désinséré des appartenances et des rythmes sociaux, générateur de conduites à risques échappant à la régulation du groupe et menaçant de ce fait le lien social. Entre ces deux extrêmes, les pratiques d’alcoolisation des jeunes recouvrent certainement des significations diverses : de l’apprentissage des codes sociaux du monde adulte à l’exploration de ses limites corporelles, de la quête d’une rencontre avec un partenaire sexuel à la volonté de s’oublier dans l’ivresse, d’un désir de réappropriation de son cadre d’existence dans un « temps à soi » à une forme d’automédication pour lutter contre l’angoisse d’un devenir incertain[10].

 

 Les modes de régulation     

Le premier constat qu’il nous est possible de faire est celui de la persistance de modes de régulation au sein de la sphère privée que constitue l’appartement. Bien que cet espace échappe largement au regard du monde adulte, l’hypothèse selon laquelle les pratiques d’alcoolisation qui s’y déroulent sont potentiellement plus dangereuses car moins encadrées socialement se trouve invalidée. Certes, l’intimité du domicile privé peut contribuer à accélérer les effets désinhibiteurs de l’alcool, mais elle ne saurait expliquer en elle-même le développement de conduites excessives. Comme nous allons le voir, plus que les types d’espaces fréquentés, ce sont bien les trajectoires de vie de chacun de chacun qui vont expliquer les différents modes de consommation des fêtards.

À la suite de nos observations et au travers des entretiens que nous avons menés auprès des étudiants, nous avons pu mettre en lumière différents facteurs intervenant, de façon plus ou moins explicite, dans la régulation des comportements festifs et des types de consommation associés. Aucun de ces facteurs ne saurait constituer à lui seul un élément de protection absolu ; seule la conjugaison de plusieurs d’entre eux, formant un faisceau d’élément favorables, et surtout l’engagement spécifique de chacun dans les relations festives (en fonction de son parcours, de ses attentes), nous semblent à même de minimiser de façon significative les excès possibles et les risques encourus. Voici les principaux facteurs de régulation que nous avons pu relever :

L’âge biologique : boire n’est pas seulement un acte social, c’est aussi une épreuve physique qui met en jeu le corps et ses limites. Après une première phase ascendante, lors de laquelle le fêtard s’habitue progressivement aux effets de l’alcool et apprend à les tolérer de mieux en mieux, un second stade apparaît aux alentours de 23-24 ans où les capacités d’endurance (surtout en ce qui concerne le temps de récupération suivant une ivresse excessive) s’amenuisent et rendent les lendemains de fête particulièrement difficiles  et rédhibitoires .

Le cycle de vie (« l’âge social ») : le passage d’une étape de l’existence à une autre (marqué par des évènements comme l’entrée dans le monde professionnel, la mise en couple, la parentalité, etc.) fait basculer le jeune dans un nouvel univers de responsabilité qui influence ses attentes face aux relations sociales et entraîne un réaménagement de ses pratiques. Si le passage se fait souvent de façon progressive, on assiste dans bien des cas à une transformation radicale du type de pratique festive. Schématiquement, la séparation entre temps festif et temps ordinaire se fait plus nette, les consommations d’alcool se font plus modérées, la recherche du plaisir gustatif et de l’euphorie remplace celle de l’ivresse, les fêtes se structurent davantage autour des repas, etc.  Ce passage, autour de 21-22 ans, est marqué par la fin de la deux ou troisième année d’études, par la nécessité de plus en plus prégnante de « s’orienter » professionnellement, et par l’installation dans un appartement moins provisoire, plus confortable, plus spacieux, où l’on peut recevoir ses amis plus aisément.

Le cérémoniel : la ritualisation des comportements festifs au travers d’une pratique collective codifiée implique un type d’engagement dans la fête davantage tourné vers le groupe. La participation à ces rituels (le respect d’un certain nombre de civilités, le repas pris en commun, la danse, le chant, etc.) entraîne une entrée en fête progressive. Les consommations de chacun se retrouvent coordonnées au travers d’un boire collectif ayant pour effet de tempérer les ardeurs de certains gros buveurs. Ce temps liminaire n’empêchera pas la fête de suivre son cours habituel et de basculer graduellement dans le carnavalesque, temps plus propice aux débridements et à la libération des pulsions individuelles. On suppose néanmoins que le préalable cérémoniel contribue, si ce n’est à retarder le moment de l’explosion festive, du moins à lui donner un sens (celui de l’inversion) et d’en atténuer les errements.

L’énonciation de règles explicites : comme tout rassemblement humain, la fête implique une division des rôles et des charges qui y sont associées. Dans le cadre spécifique du domicile privé, le rôle de celui qui reçoit peut avoir une influence déterminante dans la régulation des comportements des convives. Outre les possibles rappels à l’ordre que l’hôte peut formuler, la simple énonciation (orale ou écrite) de règles de conduites ou d’interdictions (ne pas fumer dans telle pièce, faire attention à tel objet, etc.) participe à structurer la scène festive en tant que lieu habité, investi par l’altérité.  La dimension matérielle des objets et du mobilier, notamment, induisent une partie de ces réglementations implicites ou explicites de même que l’attention au voisinage.  Bien sûr, le respect des contraintes aura tendance à s’étioler avec l’avancée dans la nuit et l’ivresse.

La réprobation du groupe : les écarts de conduites et les excès de celui qui boit trop ou qui maîtrise mal les effets de l’alcool peuvent être tempérés par les rappels à l’ordre des autres membres du groupe festif, manifestant une forme de réprobation qui stigmatise le contrevenant et exerce une pression sur lui pour qu’il modifie son comportement.

La drague : la quête d’un partenaire sexuel constitue un enjeu spécifique qui oriente l’attitude du fêtard face aux pratiques d’alcoolisation. Certes, les effets désinhibants de l’alcool peuvent être recherchés pour faciliter la rencontre et vaincre sa timidité, mais au-delà la drague nécessite de conserver une certaine maitrise de ses attitudes et comportements, du moins elle rend encore plus sensible celui ou celle qui s’y adonne au regard de l’autre et à sa propre image.

Le genre et la répartition sexuée des rôles : de façon générale, les jeunes filles assument un rôle de protection de leurs pairs, incitent à la réflexivité (attention à soi, photographies et vidéos) et à la projection dans l’avenir. Elles incitent à s’alimenter et supervisent le plus souvent le repas ou les amuse-gueules.    L’identification à un modèle de genre dans lequel l’excès éthylique ne constitue pas un passage obligé pour l’affirmation de soi expliquerait la moindre implication des filles dans les conduites d’alcoolisation. De même, on note que dans les soirées entre filles, l’alcool n’occupe pas systématiquement une place centrale comme c’est le cas chez les garçons.  Les exceptions existent mais sont plutôt rares.

L’intergénération : on constate que les soirées « mixtes » dans lesquelles se mélangent différentes générations sont moins propices aux débordements éthyliques incontrôlés ; probablement en ce qu’elles favorisent une prise de distance vis-à-vis de ses propres pratiques en considérant celles des autres. S’exerce ainsi plus facilement une forme d’autocontrôle dont la base tient précisément à cette mise à distance de soi. Plus généralement, l’accompagnement des plus jeunes par des aînés lors des premières expériences d’alcoolisation (que ce soit dans un cadre familial, associatif, de loisir, etc.) peut contribuer à former un cadre d’apprentissage dans lequel la consommation d’alcool prend sens autrement qu’au travers de la simple recherche de l’ivresse. Évidemment, l’existence de ce cadre n’empêchera pas le jeune d’expérimenter avec son groupe de pairs l’ivresse excessive et les pratiques transgressives en général, mais la référence à une culture positive du boire pourra être mobilisée en temps voulu comme une ressource possible dans la construction d’un mode de consommation stabilisé.

L’intervention d’un tiers : l’irruption sur la scène festive d’un tiers suite à un débordement quelconque (souvent lié au bruit) constitue généralement un évènement qui influence le déroulement de la soirée et les comportements de chacun. En venant rappeler, de façon plus ou moins autoritaire, la présence d’autrui aux alentours de l’appartement, l’intervention d’un tiers (voisin, policier, parent, grand frère, etc.) rompt avec l’étanchéité supposée de la scène festive. Le changement de représentation qui en résulte peut contribuer à modifier les conduites festives et les modes de consommation.

Des expériences « traumatiques » : avoir été accidenté suite à une ivresse excessive,  a fortiori  avoir un proche décédé lors d’un tel accident, ou dans une moindre mesure avoir été fortement malade à la suite d’une trop grande alcoolisation, peut provoquer un choc suffisamment important pour que le fêtard modifie, plus ou moins durablement, ses pratiques d’alcoolisation.

 

 Les trajectoires de fêtards   

Les modes de régulation que nous avons énoncés ne prennent sens qu’au regard des trajectoires de vie des fêtards.  Un même facteur aura un impact différent selon qu’il est perçu de tel ou tel point de vue, faisant ou non écho à la problématique personnelle de chacun. Pour illustrer schématiquement ces différents positionnements, nous avons distingué quatre figures majeures. Cette construction idéale – typique repose sur deux axes fondamentaux à partir desquels nous percevons les pratiques festives : l’axe social de la négociation avec l’altérité et l’axe émotionnel de la régulation des désirs [11]      .  On peut donc dire que, fondamentalement, l’effet de ces facteurs de régulation dépend, d’une part, de la capacité du jeune à construire sa personne et à poser l’autre, et d’autre part, de sa capacité d’auto contrôle lui permettant de mettre à distance ses pulsions.  Nous avons montré dans nos travaux que ces deux compétences rationnelles (sociale, et éthique) se développent à partir de l’enfance mais s’installent définitivement à partir de l’adolescence, période expérimentale pouvant donner lieu à des comportements quasi pathologiques qui se résorbent généralement lors du passage à l’âge adulte.

Le fêtard représenterait l’alternance idéale entre quant à soi et ouverture à l’autre, entre plaisir et renoncement. Mais dans bien des cas, l’un de ces axes se polarise révélant une difficulté à être ou à réguler ses désirs. Voici les quatre trajectoires que nous avons dissociées :

Le conformiste    segmente son rapport au temps en dissociant fortement temps productif (la semaine) et temps festif (le week-end). Il développe une mobilité de type pendulaire en s’ajustant aux espaces et aux horaires de l’offre festive existante (début de soirée en appartement, puis bar ou discothèque). Il recherche avant tout l’adhésion au groupe de pairs, et entre dans la fête et l’ivresse par mimétisme. Il y trouve l’occasion de sortir de sa condition ordinaire et d’oublier le quotidien. En cela, le temps festif est pour lui un moment où il se permet de dire et de faire des choses qu’il n’oserait pas en temps normal. S’il a tendance à restreindre habituellement ses consommations, la prise d’alcool a pour but d’amplifier cette expérience de l’altérité en permettant d’éprouver son corps et son esprit comme n’étant pas à soi. Cette extériorisation prend sens dans la perspective d’une redéfinition de son image par inversion (rappelant la dimension carnavalesque de la fête), mais aussi au travers de l’agrégation à un groupe de pairs dont il copie les usages et respecte les codes. C’est à ce double titre (redéfinition et agrégation) que l’épreuve festive recouvre pour lui une forte portée initiatique. S’il recherche des modèles parmi ses pairs, le conformiste demeure en lien avec le monde adulte dont il attend, implicitement ou explicitement, une régulation. Ses excès sont donc maîtrisés et temporaires, la fête prenant une place épisodique dans son parcours.

« Se retrouver dans un cadre nouveau te fait dire des trucs que tu dirais pas normalement. Qu’il y ait une telle ébullition autour de la préparation d’une fête c’est bien qu’on sent que les rapports vont changer »

« Il y avait quand même un petit programme à respecter plus ou moins. C’était début de soirée chez un particulier, apéro et puis ensuite on prolonge l’apéro dans un bar et pour finir on va en club »

« J’essaie de bien me coiffer bien m’habiller, touche de parfum machin. D’avoir un paraître irréprochable. Je pense que je me prépare comme toute personne normalement constituée. J’essaie de tout faire pour plaire un minimum aux personnes qui vont m’entourer et que je vais côtoyer tout au long de la soirée »

« Quand ça fait une bonne partie, un bon laps de temps que tu côtoies les mêmes personnes en soirée, tu sais comment ils réagissent et puis tu commences à connaître toutes tes limites donc après un certain âge tu te dis que c’est bidon d’aller jusqu’à se rendre malade, de perdre totalement le contrôle de soi même »

 

Le libertin    vit au présent et ne pose pas frontière entre temps ordinaire et temps festif. La fête et l’ivresse constituent pour lui un mode de vie à part entière qu’il valorise et pour lequel il milite. Sa mobilité s’ajuste aux espaces festifs institués (le centre-ville) mais il se différencie du conformiste en s’affranchissant des rythmes programmés. La fête est une pratique improvisée qui peut surgir à tout moment, même s’il apprécie particulièrement la liesse des grands rendez-vous (jeudis soirs, festivals, etc.). S’il met au centre de ses pratiques la quête du plaisir, c’est dans la perspective d’un partage des émotions selon un jeu subtil de connivence et de distinction, voire de compétition avec autrui. L’alcoolisation (comme la prise d’autres psychotropes) est un moyen pour lui de s’affirmer et de conforter son image au travers de la réalisation de ses envies, toujours dans le souci du regard de l’autre dont il cherche la complémentarité. Son goût pour la transgression l’amène à esquiver les relations frontales avec le monde adulte, et à n’évoluer qu’au milieu de ses pairs auxquels il attribue exclusivement le rôle de régulateur.

« On se retrouve des fois à 30 ou 40 dans un appart et j’en connais que dix ou quinze, tout le reste je les connais pas (…) Moi je rencontre des gens que je ne connais pas, et ils me disent « Ah mais moi je suis venu parce que je connais un tel et qu’il m’a invité ». C’est comme ça que se rencontre les gens, et puis que les réseaux se forment. Après on les invite à d’autres soirées »

« J’ai plus besoin de voir mes amis que mes parents. C’est vraiment très fort entre nous. Quand je suis parti à l’étranger (pour deux mois) je les avais tous les jours au téléphone »

« On est au-dessus de la moyenne, je compare par rapport aux gens qui sont dans ma classe ou d’autres gens, c’est sûr y-en a qui se mettront jamais minables comme nous… Mais bon, j’aime bien aussi ce style de vie »

« Mes parents boivent beaucoup moins que moi, ils savent même pas la vérité sur ce que je bois parce que… ils peuvent pas imaginer que je me bois toute seule un pack de 24 bières en une soirée (…) On sait la limite, mais pourtant on a beau avoir 22 ans, des fois on la dépasse »

 

Le casse-cou        vit également au présent et confond volontiers temps festif et temps ordinaire, mais à la différence du libertin il cherche plutôt à fuir le regard de l’autre. Sa pratique festive s’oriente davantage vers des évènements et des espaces en marge de l’offre officielle (teknivals et free parties, fêtes dans les squats ou les friches urbaines). Le repli dans l’intimité du domicile privé rentre également dans cette stratégie d’évitement. Marqué par le mal-être et l’angoisse que génère sa propre image, la fête et l’alcoolisation excessive sont des moyens pour le casse-cou de s’oublier, de s’anesthésier face aux douleurs qu’il ressent. Consommateur expérimenté, c’est en toute connaissance de cause qu’il se met en danger au travers de sa recherche compulsive du vertige ; ceci dans l’espoir secret qu’émerge de cette confrontation avec la mort des significations nouvelles qui donnent un sens à sa souffrance [12]   . Le casse-cou éprouve des difficultés à négocier avec l’altérité et à maîtriser ses émotions ; ses relations oscillent bien souvent entre mise à distance et conflit (voire rixe) sans qu’il ne parvienne à trouver un juste milieu. Son parcours est aussi marqué par cette instabilité (ruptures familiales, scolaires, délinquance, etc.) qui peut le conduire à l’isolement. Il reporte sans cesse son engagement dans la vie sociale et vis-à-vis du monde adulte, et préfère vivre au jour le jour entouré de ses copains de galère.

« Faire des mélanges (d’alcools forts), c’est nocif mais j’aime bien ça »

« Des fois je suis trop bourré ça arrive que j’ai des trous noirs (…) J’ai du mal à me gérer des fois (…) Une fois j’étais trop beurré, sous champi, j’ai dormi dans un hall d’immeuble dont la porte était fracturée. Les flics sont arrivés, ils m’ont embarqué »

« Je me suis jamais trop entendu avec mes parents. Quand je les vois pas ça va bien, si je les vois trop souvent ça devient prise de tête autour de ça (la fête, la défonce) »

« Une fois j’ai été impliqué dans une baston en bas de chez moi où j’ai fini au poste parce que j’avais fais des bêtises, j’ai été un peu trop méchant. En fait, on s’est fait tabasser, et puis trop bourré je suis arrivé chez moi et j’ai pris la première chose qui me tombait sous la main pour aller faire justice moi-même. J’ai pris deux couteaux, je suis allé revoir les mecs, je suis arrivé devant eux et je les ai insulté de tous les noms (…) J’ai touché un mec à la main, sans le vouloir en plus, vraiment sous le coup de la colère, je pense que c’est l’adrénaline qui est montée »

 

Le mal à l’aise    distingue dans ses rythmes hebdomadaires temps festif et temps ordinaire, mais il vit le passage de l’un à l’autre comme un continuum n’engendrant pas de ruptures spécifiques dans ses habitudes et ses comportements. Peu sensible à l’exaltation festive, il préfère passer ses soirées dans la torpeur d’un appartement entouré de quelques amis proches avec lesquels il se sent en confiance. Enfant sage, il a tendance à restreindre ses consommations et à minimiser les prises de risque, les excès divers (chez lui ou chez les autres) générant en lui un fort sentiment de gêne. Il met d’ailleurs en place toute une série de précautions afin d’encadrer et de maîtriser son alcoolisation. Éventuellement, il utilise l’alcool dans le but de se désinhiber et de faciliter sa relation aux autres. Il investit beaucoup dans le cérémoniel (les civilités, le repas, etc.) et les activités cérébrales (discussions, débats, jeux de société, etc.), repoussant le moment carnavalesque de l’exubérance et du relâchement des corps. Ce qu’il cherche surtout dans la pratique festive c’est à reproduire un univers policé et chaleureux, rappelant le cocon familial, qui le rassure face à sa peur de l’autre. Cette quête quelque peu régressive du « même » est sans doute à mettre en rapport avec un parcours « sans histoires », marqué par la prégnance du milieu familial avec lequel le cordon n’a pas vraiment été coupé.

« Faire la tournée des rades pour moi c’est… je suis pas du tout dans ce truc là. Les bistrots je ne m’y sens pas forcément très bien »

« La fête de la musique je la vois en spectateur. Ma communion avec les autres elle ne se passe pas là-dedans. Parce qu’il n’y a pas de liens de confiance. Tu y trouves quelqu’un qui est sur le délire et pas du tout sur la confiance, sur une certaine sensibilité que tu pourrais transmettre, des choses, du vécu. J’ai pas cette confiance, je me sens complètement en dehors »

« (L’appartement) ce n’est pas un terrain neutre, c’est un lieu qui n’est pas public, qui signifie quelque chose pour la personne qui y habite au quotidien et aussi pour ses potes. T’es dans le territoire de quelqu’un, y-a quelque chose comme de l’admission, tu rentres sur son terrain, tu rentres chez lui, tu vis avec lui, quoi (…) Tu peux parler de ce qui va pas, tu peux dire des choses assez intime »

« Je bois systématiquement, un verre d’eau, un verre de vin, ça te permets d’éviter de sérieuses gueules de bois. Systématiquement, vraiment systématiquement. Ça fait deux ans que je fais ça. Peut être que je m’y suis contraint, mais sans vraiment m’y contraindre »

 

Il ne s’agit pas pour nous de réduire l’ensemble de la réalité des pratiques festives à ces figures idéales – typiques, mais surtout d’ordonner nos observations et nos analyses. Nos travaux consistent par ailleurs à identifier, pour chaque profil, des types de risques spécifiques, des modalités de prévention ou de réduction des risques plus adaptées, et des modalités de passage d’un type à l’autre.

 

[1] Les chiffres suivants sont extraits de : La santé des jeunes scolarisés en Bretagne en 2007, principaux constats, Observatoire Régional de la Santé Bretagne, Juillet 2008.

 [2]      O. Galland, Sociologie de la jeunesse. L’entrée dans la vie , Paris, A. Colin, 1991.

 [3]      M. Gravari Barbas, L’invasion de la fête dans les espaces urbains, in Actes du colloque « Fête(s) et horaires nocturnes », Rennes, janvier 2008.

 [4]      V. Nahoum-Grappe, Le regard de l’anthropologue, in Actes du colloque « Fête(s) et horaires nocturnes », Rennes, janvier 2008.

 [5]      M. Dagnaud, La fête jusqu’à plus soif, Rapport de recherche, juillet 2006.

 [6]     C. Moreau et A. Sauvage, La fête et les jeunes, espaces publics incertains, Rennes, Apogée, 2007.

 [7]        L. Obadia, Le « boire », Socio-Anthropologie, N°15, Boire, 2004.

 [8]      G. Caro, De l’alcoolisme au savoir-boire, Paris, L’Harmattan, 2006.

 [9]      V. Nahoum-Grappe, Histoire et anthropologie du boire en France du XVIe au XVIIIe siècle, in De l’ivresse à l’alcoolisme –études ethnopsychiatriques, Paris, Dunod, 1989.

 [10]      S. Le Garrec, Ces ados qui « en prennent ». Sociologie des consommations toxiques adolescentes, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2002.

 [11]      C. Moreau et A. Sauvage, La fête et les jeunes, espaces publics incertains, Rennes, Apogée, 2007.

 [12]      S. Le Garrec, op.cit.